Mort
«Dora, depuis le début, ne m’a rien demandé : ni d’où je venais, ni où j’allais, ni ce que je voulais. Elle s’en est tenue aux comportements, aux gestes. Réalisme féminin. On est là, donc on est là. Tu as joui, j’ai joui, tu me plais, demain est un autre monde. Instinct transmis, sûreté d’appréciation dans les plis. Je me suis constamment trouvé, par rapport à elle, trop impatient ou trop lent, trop tendu ou trop indulgent. Elle, chaque fois, c’était dans le mille : pour rien, pas de but, le temps pour le temps.»
Philippe Sollers
«Les affaires de désir ont lieu dans le nez : buée, fumée, rosée, ondes, particules, répulsions ou attractions invisibles, odeurs en creux, narines et limaille d’air. Ne vous obstinez pas à nier le nez, il a été le premier à exister dans le ventre de la nature, il est plus ancien que tous les tissus, c’est un organe sacré. Ô enrhumés du cœur, du sentiment, des idées, entendez mon discours. Mouchez vous ! Débouchez-vous ! Sentez ! Décidez ! Tranchez ! Éloignez-vous ou rapprochez-vous, mais plus d’échappatoires, de raisonnements spécieux, de pseudomobiles !
« Je ne peux pas le sentir. » « Je la sens bien. » « Je me sens mal ou je me sens bien. » Ah oui, il faut l’avouer, c’est la jungle. D’où les tests de proxi. L’aveu de nez doit précéder les relations humaines. Exemple : « Je ne vous sens pas du tout, mais nous allons faire comme si. » Ou bien : « Inutile d’insister, je vous ai dans le nez. » Ou encore : « Ce n’est pas la peine de dissimuler : les jugements de nez sont toujours réciproques. » Ou encore : « Vous avez raison, mais mon nez me dit que vous avez tort. Vous avez donc tort. »
— Votre nez ne vous trompe jamais ?
— Jamais.
— Pas une seule fois ?
— Pas une seule. Parfois, on ne fait pas attention, on préfère oublier. Comme l’a dit quelqu’un : méfiez-vous de votre première impression de nez, c’est la bonne. Le coup d’œil est souvent trompeur, pas le coup de nez. N’ayez pas peur de reconnaître franchement les conclusions de votre olfaction. Cela évitera bien des massacres, des controverses et des conversations inutiles, des vies ruinées par l’ennui, l’asphyxie, l’envie. Je ne connais pas d’autre grâce que celle d’être nez. Un esprit impartial la trouve complète. On ne passe pas au-delà du nez. Le monde est mené par le nez, le Bulbe. Autant en convenir et cesser de mentir.
« Tu me sens ? Bien ? » Autrement dit, de moi à Dora, d’emblée : « Ma peau te convient ? Mon odeur ? Mon sexe ? Dimension ? Sensation interne et externe ? Allons, tant mieux, poursuivons. Sinon, passons. »»
Philippe Sollers
Femmes
Philippe Sollers, Dora, elle avait tous les avantages d’un homme sans en avoir les inconvénients
jueves, noviembre 13, 2014«C’était le moment du plaisir dans le noir, le plus long et le plus profond, le plus pudique et le plus obscène, aussi, celui des chuchotements, des soupirs, des mots sales, transfert d’identité retenu, violent. Fais un peu l’homme, chérie, ou bien on fait les deux femmes pas pressées, les deux avides terribles. Question de souffles, d’enveloppement, de vampirisation souffle-sang. Elle allait plaider à Sodome (car, finalement, la Société, c’est ça), elle revenait s’étouffer, pour mieux respirer à Gomorrhe (silence, comme par hasard, de la Bible sur ce pays-là). Qu’un homme puisse lui donner l’impression d’être une vraie femme, c’était surprenant, disait-elle, sûrement pas courant, et il s’agissait bien sûr d’un compliment. « Une femme sans ses défauts ? – Quelque chose dans ce genre » (rire). Moi je trouvais qu’elle avait tous les avantages d’un homme sans en avoir les inconvénients (rumination, agressivité, parades puériles, obsession des places). Nos côtés masculins s’entendaient, nos côtés féminins aussi, on était donc quatre de la bonne façon, surtout pas deux ni un, vieux obstacles de l’illusion infantile. Quatre à la chinoise : ton yang, mon yin ; mon yang, ton yin. Panique dans les sacristies homosexuelles ou reproductrices (elles s’entendent finalement très bien). Accord réputé impossible judéo-grec, sous forme imprévue asiatique. L’avenir, quoi.
Dora est A et non-A, moi et non-moi. Dora tout à fait t’aimer toi-même comme lointain, ton lointain est ton plus prochain. Tu ne feras pas de ton proche un reproche. Tu pourras lui montrer que tu l’aimes mieux qu’il ne s’aime lui-même, et le défendre, coupable, devant la Loi. Si la Justice doit être la même pour tous, c’est que plus loin et plus fort que tout Autre, il y a le Même. Je est un Autre ? Je l’aime.»
Philippe Sollers
«On a eu tort de trop critiquer Breton, disait François, ces jours-là. D’accord, les poèmes ratés, l’obsession spiritualiste, la mauvaise peinture, le merveilleux de bazar, les hystériques pseudo-voyantes… Mais l’intransigeance morale a sa grandeur, et puis la poésie, la liberté, l’amour, le sens divinatoire des situations, les dérives dans Paris, l’inspiration sans raison, les rencontres… On devrait faire du nouveau dans ce sens, aller plus loin, philosophiquement plus loin…»
Philppe Sollers
«C’est contre le crime d’amour que se font tous les crimes. Facile à vérifier, et pourtant personne ne le dit. Quelle femme étonnante : elle paraît sortir du jardin, ...»
«Il y a un paradis des bouches, ça ne se trouve pas tous les jours, on peut parfois rester des mois ou des années sans trouver ce qu’il faut, pour l’un celle-ci, pour l’autre celui-là ou celle-là, surprise de la chance. On joue à la roulette sensible, et parfois les dés tombent, la boule s’arrête, c’est là. On reste comme ça, nus, par terre. On a douze ans. Tous les amoureux ont douze ans, d’où la fureur des adultes. Son rire commence à se distinguer pour moi de tous les autres, je n’ai jamais entendu quelqu’un rire comme ça, d’une seule coulée, cascade de gorge venant de derrière la tête, un rire de dos, retourné, de profil, du bas et du haut, un vrai rire de joie sans raison, un rire pour être présente, simplement, et que tout le reste s’en aille. Est-ce qu’elle va jouir, maintenant ? Oui, avant moi, c’est bien. Je lui demande pour moi ? Oui dans les yeux : c’est bien.»
«La vraie passion est gratuité et repos, facilité à s’arrêter, à se taire, dormir, disparaître.»
«Des comptes avec elle ? Pas de comptes. C’est là, d’ailleurs, qu’il faut y regarder de près, que les soupçons les plus virulents s’imposent. Le Diable veut que tout s’accomplisse par intérêt, bassesse ou calcul. Il souffre, il vomit, le Diable, s’il pressent que ce n’est pas le cas. C’est beau de le voir se raidir, se recroqueviller, fouiller, espionner, calomnier, s’agiter, baver, essayer encore et encore de prouver le contraire. Diviser, régner, séparer. Aucune évidence ne l’impressionne, rien ne le convainc. Le Diable a appris son catéchisme : chaque chose et chaque individu a son prix, tout doit pouvoir s’acheter ou se vendre. J’ai dit « le Diable » ? Avec une majuscule ? C’est idiot ? Tant pis. Le Diable existe, je l’ai rencontré cent fois en personne. Dieu, c’est moins sûr, une tendance, peut-être, dérobée, flashée. Le Diable est policier, et Dieu clandestin : c’est drôle.»
«J’étais d’autant plus d’accord que j’étais en train de vivre, avec Dora, une expérience où tout s’enchaînait magnétiquement d’un moment sur l’autre.»
«On était en pleine gratuité heureuse, en pleine vie pour rien. Je devinais qu’elle avait pris ses distances avec ses surveillants et ses surveillantes, elle s’isolait pour téléphoner, revenait préoccupée, riait vite. On marchait beaucoup sans s’en apercevoir. Faire l’amour, écouter de la musique, lire, écrire, dormir, et puis encore dormir, ne rien faire, marcher, et encore l’amour et dormir, et puis musique et peinture et dormir, et les rues, les canaux, les cafés, et l’île de la Cité, dans Paris, point aimanté, point fixe, et les séances dans la petite Austin, la buée sur le pare-brise, les doigts écrivant leurs déclarations de buée,...»
«Je rentrais tard à la campagne, Dora dormait depuis longtemps sur le côté droit, je me glissais près d’elle, on faisait l’amour comme ça, de près, à la paresseuse, les gémissements du demi-sommeil sont les plus beaux, et puis le repos mêlé des bras et des jambes. Le jour montait, elle était déjà baignée, habillée, on petitdéjeunait dans la cuisine, citron pressé, thé pour elle, café pour moi, elle partait avec ses dossiers, je restais seul dans la grande maison silencieuse, je m’installais dans la bibliothèque.»
Philippe Sollers
Sollers Philippe
Philippe Sollers, «Le droit au non-sens devrait être le premier droit de l’homme.»
miércoles, noviembre 12, 2014«Le droit au non-sens devrait être le premier droit de l’homme, le second, souhaitable, étant justement de ne pas en être un. J’étais là, immobile, sur le Pont-Neuf, le visage livré à la pluie glacée, dans le mauvais vent qui, parfois, semble s’engouffrer à travers les gargouilles de Notre-Dame pour souffler sur la ville sa désolation bête. En réalité, j’avais chaud, je brûlais de fièvre, je transpirais sous la pluie, et la seule idée claire, à ce moment-là, était que ma vie, mon histoire n’avaient aucune importance, aucune valeur, aucune signification, et que c’était merveilleux ainsi. Pas de bien, pas de mal, même pas une fonction d’animal. La sensation principale, elle, était d’être traversé par une colonne transparente, un rouleau de certitude, prends ça ou ne le prends pas, au choix. Il n’y a pas que les noyés qui revoient le film de leur vie en quelques secondes, il y a aussi les brûlants sous la pluie, les foudroyés du suspens, les maniaques de l’infinité débordante.»
Philippe Sollers
«Une petite vendeuse délicieuse
Voilà donc notre Monsieur N, car Nietzsche s’appelle désormais Monsieur N, M.N., qui voyage, prend Paris comme centre d’opérations, pour mener sa vie divine. Il va s’abriter derrière une petite vendeuse de mode, charmante, qui s’appelle Ludi, Ludivine, Loudi, on joue là par homophonie avec la seule aventure, du moins spécifiée, de Nietzsche, qui est un peu ridicule et qui est sa demande en mariage précipitée de Lou, Lou Andréas-Salomé, qui évidemment s’est récusée pour aller aussitôt offrir ses confidences sur le vagin et l’anus à Freud, en faisant un détour par Rilke. «Ai-je embrassé Nietzsche ?» se demande-t-elle. Tout ça fait partie du vaudeville auquel on était arrivé à la fin du 19esiècle, et rien de prouve que nous n’en soyons pas revenus là après le détour soi-disant libéralisant, voire même d’acrobaties pornographiques. Celle-là, Ludi, va avoir une vie sociale assez étrange puisque, de petite vendeuse délicieuse, elle va connaître une ascension sociale fulgurante; elle devient un personnage très important dans son groupe international de mode, et qui sait, peut-être grâce à son philosophe qui lui donne les vitamines nécessaires pour fleurir dans l’hyper-mode. Et son Monsieur N, Nietzsche, ou moi (à ce moment-là, il n’importe plus de savoir qui est qui selon les photographies ou les pages people qui ne sont autre chose que des instances de police), elle l’aime, elle aime son philosophe. Et là j’affirme que si un philosophe est vraiment un philosophe, pas cette espèce d’employé du bavardage de la pseudo-pensée ou des «connaissances avariées», comme dit Debord de l’université, il a automatiquement la faveur, la fortune, des femmes, et j’irai jusqu’à dire de n’importe quelle femme, sauf cas de surdité sexuelle et mentale, hélas fréquent. C’est aux femmes, voyez-vous, qu’il faut demander ce qui se passe réellement avec le temps.»
Philippe Sollers, qui suis-je ?
«Là, se produit une insurrection. J’ai parlé de révolution, je parle maintenant d’insurrection, au sens où nous sommes dans la question du temps, et au lieu de dire tout le temps que le temps passe, il nous faudrait pouvoir dire qu’il surgit. Nietzsche pense que nous sommes empêchés de penser par l’esprit de vengeance. Que toute l’histoire humaine, et il en donne une cascade d’exemples, est fondée sur «le ressentiment de la volonté contre le temps et son il était». Heidegger a commenté cela de façon saisissante, mais en restant si j’ose dire dans la pensée qui dépend de la métaphysique. Ce qui m’a paru à moi intéressant, puisque personne ne l’avait fait, c’est de rentrer dans l’existence même de Nietzsche, autrement dit dans la mienne, en tant qu’elle pourrait correspondre à cette expérience-là. Et c’est alors que je me suis mis en condition de regarder si, par exemple, l’hypothèse de l’éternel retour me conviendrait ou pas, en faisant d’ailleurs le constat facile à faire que ça ne convient à personne. Parce que, si nous sommes dans l’éternel retour de l’identique, cette conversation que nous sommes en train d’enregistrer se reproduira éternellement, et nous serons là, de nouveau, cher ami, en position moi de parler et vous de m’écouter en riant de temps en temps de ce que je peux dire. Je tiens à insister sur le début du livre. Vous vous rappelez peut-être qu’il s’agit d’une situation de vent violent, de déréliction, comme souvent dans ce que je fais, parce qu’on va de quelque chose d’invivable vers quelque chose qui se dégage peu à peu, et où le narrateur raconte ses rêves, saisissants, à savoir qu’il se retrouve avec son crâne ouvert. Il a perdu sa calotte crânienne. Et cette histoire de crâne court à travers tout le livre. On pense à Hamlet, bien sûr, au fameux dialogue dans le cimetière ; ou au tableau fantastique de crânes empilés de Cézanne, ou bien au crâne sculpté de Picasso. Autrement dit, c’est bien sur fond de mort, de néant, que peut s’élever l’hypothèse d’un Salut possible. Les gens qui ricanent au mot de Salut sont des lâches de la question de la néantisation. Ils vont donc à l’abattoir avec des ruses plus ou moins misérables et le sentiment de se divertir – en faisant des images, par exemple…
Nietzsche vous dit : Dieu vient de faire une mutation considérable, il est devenu philosophe. Les philosophes tressaillent : y aurait-il un dieu parmi nous ? Chacun se croit le philosophe essentiel de son époque, le philosophephare. Un seul a dit : seul un dieu pourrait nous sauver, mais n’a pas osé dire, c’est de moi qu’il s’agit, c’est Heidegger. On a donc le siècle de Sartre, le siècle de Derrida, le siècle de Foucault, de Deleuze, de Lacan…, et puis de ceux qu’on fait venir de l’étranger, Sloterdjik, Zizek… Il y aura toujours des philosophes, c’est le clergé. Il vaque à ses affaires, le clergé, et celui qui se déclarerait Dieu parmi lui connaîtrait un sort psychiatrique. Le clergé, il est là seulement pour discuter de qui pourrait être pape du pensable. Quant à Nietzsche, il n’a pas été lu. Heidegger, lui-même, quand il se demande qui est le Zarathoustra de Nietzsche, dit que cette pensée abyssale de l’Éternel retour reste une énigme. Je vais chercher, moi, l’énigme dans la vie quotidienne la plus concrète, la plus immédiate. Le clergé philosophique me paraît extrêmement tocard dans la pratique de la vie quotidienne. Ça pourrait s’arranger, me dîtes-vous tout de suite, avec des écrivains qui prendraient la relève. L’embêtant, c’est qu’ils pensent peu ou mal. Leur aptitude philosophique laisse beaucoup à désirer. Je renvoie à la dernière vedette, Houellebecq, bien sûr, qui n’a pas manqué, et je lui réponds dans ce livre sans citer son nom, mais tout le monde le reconnaîtra, de dire que Nietzsche était un pâle disciple de Schopenhauer, ce qui est un comble quand on étudie la question d’un peu près. N’empêche que le fait de dire ça est déjà un appel à être enseigné. Comme ce n’est pas mon travail d’enseigner quoi que ce soit, et surtout pas à Houellebecq, ce qui d’ailleurs ne servirait à rien, car rien dans sa vie ne lui prouverait qu’il a tort, il faut tout simplement considérer que dans les matchs philosophiques qui ont lieu depuis déjà deux ou trois siècles, eh bien, Schopenhauer l’a emporté largement sur Nietzsche.
Alors, Dionysos philosophe… Qu’est-ce que ce serait qu’un dieu, un dieu indubitable, dans la vie la plus quotidienne ? Pour répondre, c’est l’auteur de Femmes qui vous le redit, il faut suivre l’histoire des personnages féminins. Sur ce plan la vie des philosophes m’a toujours paru extrêmement comique. Celle des écrivains aussi, mais passons. La question qui se pose désormais est celle-ci : quelles femmes pour protéger ou abriter la possibilité de penser? Bien entendu, je vais jusqu’à dire que Nietzsche, on le voit dans ses lettres à son ami Gaast, à la fin de sa vie, commence à se demander si le fait de savoir s’y prendre avec les «petites femmes», voire avec des soubrettes parisiennes, ce n’est pas là que ça se joue. Une façon, en somme, de faire entrer le boudoir dans la philosophie (rayez le mot boudoir, mettez bordel si vous voulez). Il faut se demander à quoi ça correspond, en termes physiques concrets, de la part, ô scandale, d’un homme! De la pensée d’un dieu qui peut apparaître comme un homme. Cela ne va pas de soi, car la surveillance planétaire jouera désormais de plus en plus sur l’élément féminin, que je torée, comme vous savez, avec maîtrise, et c’est là la raison de ma très mauvaise réputation, ne cherchez pas plus loin.»
Philippe Sollers, qui suis-je ?
« et voici qu'on nous dit de plus en plus souvent que
la bonne clé serait le comique.
Kafka devient un joyeux garçon athlétique,
un simulateur expert en canulars,
un plaisantin à dormir debout.
Le Procès, Le Château, La Métamorphose, mais c'est à se tordre de rire, d'ailleurs Kafka lui-même riait aux éclats en les lisant à ses amis... D'une exagération à l'autre? Appelons Kafka, en effet, ce point d'excès et d'incertitude, cette vibration inquiète de la critique,
tantôt déprimée, tantôt trop gaie pour être gaie.
Où est le vrai Kafka ?
Prophète du malheur indicible des camps, comme de la ruine de l'Europe centrale ? Théosophe ? Kabbaliste ?
Intelligence suprême du roman inutile?
Fonctionnaire de l'absurde ?
Farceur?
Juif honteux ? Juif essentiel? Malade? Tranquille employé d'assurances? Habitué des bordels? Amoureux transi? Séducteur rusé, serpentin?
Halluciné complet?
Analyste froid et lucide? Kafka bouge, s'évanouit, revient; son regard vous transperce, vous hante : yeux brûlants des photos,
dandy noir lumineux...
Mon hypothèse est qu'on ne veut rien savoir de Kafka.
Ou le moins possible. C'est un déclencheur automatique de perturbations d'identités. Par rapport à lui, nous nous sentons immédiatement coupables, « nous l'avons tous tué », son histoire nous dépasse, vertige, migraine, amnésie, nausée. Rire nerveux. Frisson angoissé.
Personne ne veut d'un Kafka simple dans sa complication apparente, ni d'un Kafka compliqué
parce que sa simplicité touche à une évidence toujours niée : la littérature.»
Philippe Sollers